La coolitude

Il n’a peur de rien sauf de l’imprimante quand elle se met en marche sans prévenir, avec ses cliquetis de salle de torture médiévale. Il salue avec une indifférence polie les chevaux, les brebis, les lamas, les paons et les deux biquettes qui défrichent le bois derrière la maison, renifle avec passion le cul des poules qui lui mettent de temps en temps une rouste pour lui rappeler qui commande ici, et possède, uniquement envers les cochons et les humains, une fascination que je ne m’explique pas.

Il sait déployer des trésors de douceur pour séduire les bébés chats, avec un succès variable. Il est d’une sociabilité sans borne, ce qui fait parfois peur quelques secondes aux personnes qu’on croise quand il m’oublie complètement pour courir leur faire des câlins, juste avant que je sois rassurée par de grands éclats de rire et des « ooooh, ça c’est un bon chienchien ça » (un jour, je m’intéresserai au pourquoi du ton idiot quand on parle à un animal ou à un petit enfant – je m’inclus évidemment).

Il a une force de persuasion hors du commun (ah non non non on ne va pas aller se balader maintenant il pleut des cordes regarde, et puis j’ai plein de trucs à faire, aaah arrête de me lécher bon mets tes bottes on y va). La maison ressemble régulièrement à une scène de crime parce qu’il remue la queue tellement fort à la moindre occasion qu’il en a toujours le bout en sang, et j’ai beau déployer des trésors de créativité pour lui faire des pansements (y compris avec des petites licornes dessus, j’avais pourtant bon espoir), ils ne tiennent jamais plus d’un jour ou deux – le rapport douleur/enthousiasme semble pencher nettement d’un côté chez lui.

Il m’attend tous les matins en haut de l’escalier en dansant des claquettes (ou la samba, je ne suis pas complètement sûre), et si par hasard j’ai tenté une vague grasse matinée, en chantant. Quand il est malade en voiture je suis juste désolée pour lui et je nettoie sans moufter, je crois bien que c’est un signe d’Amour, le vrai. Le Mâle trouve que je gagate mais je ne vois pas du tout pourquoi, ses surnoms bizarres étant amplement mérités.

Depuis qu’on cohabite j’ai rencontré des dizaines de personnes et écouté des messages surréalistes sur mon répondeur après quelques jours sans réseau (« Bonjour, votre chien est chez moi, il est très gentil on lui a donné de la saucisse catalane, si vous voulez bien venir le chercher »), entendu « bonjour Shantiiiii » en chœur depuis l’intérieur du café en passant devant sans m’offenser de la priorité des politesses, vu des petites tornades traverser en courant la maison en s’arrêtant brièvement pour m’informer «on vient jouer avec Shanti» alors que j’essayais d’avoir une vraie conversation téléphonique sans brûler la tortilla. Pendant une réunion professionnelle un brin difficile en vidéo sur Skype, il détend joyeusement l’atmosphère en me sautant dessus pour me faire un câlin face caméra, et j’essaie souvent d’imaginer ses rêves en le regardant gigoter des pattes et des moustaches dans son sommeil si confiant.

Je sais bien depuis le temps que les Absents ne se remplacent pas, mais je crois maintenant qu’ils ne nous en veulent pas quand on se remet à rire.

Il y a quelque part, sûrement pas très loin d’ici, un salopard qui a abandonné ce petit concentré de joie, et dans le plus secret de mon cœur, il m’arrive de l’en remercier pour le tortueux chemin qui l’a mené jusqu’ici.

Yeux chien

Laisser une trace

J’avais lu quelque part que pour laisser une trace (ou devenir éternel?), on pouvait écrire un livre, faire un enfant ou planter un arbre.

Loin de moi l’idée de mettre ces trois options au même niveau, ni même de viser une quelconque éternité. J’écris un blog, la « simple » adoption d’un poilu me terrorise parfois par la responsabilité qui va avec, et je n’ai toujours pas mis en terre l’olivier qui dépérit tranquillement dans son pot depuis bien avant que j’habite ici (c’est pour bientôt).

Mais grâce à N., j’ai découvert la technique du marcottage aérien, et une récolte de mousse et deux mois plus tard, le citronnier du jardin de mon papa commence une autre vie ici!

Marcottage citronnier

Pour découvrir tout ça, écoute les explications détaillées de Michel, ma nouvelle idole:

L’Intelligence Artificielle

Je retranscris ici une conversation éclairante survenue lorsque, à la recherche de mon passeport séquestré par une entreprise de livraison très connue un peu plus de 24h avant mon départ et après avoir tenté vainement de joindre le numéro de contact en Guyane ( ?) où un répondeur m’expliquait toute la journée que le bureau était ouvert entre telle et telle heure, mais en fait non, j’ai donc tenté le t’chat (oui ça s’appelle comme ça c’est bien plus djeuns et cool), qui menace de se couper toutes les 10 secondes et donne lieu à des échanges à portée hautement philosophique:

Eux: Bienvenue dans le T’Chat du Service Clients DHL Express. Bonjour, je suis Émilie. Comment puis-je vous aider ?

Moi: Bonjour, j’ai un colis en cours que je devrais recevoir demain « avant la fin de la journée ». C’est mon passeport et je pars mercredi très tôt. La référence est 243XXXX. Que se passe-t-il si le livreur ne me trouve pas?

Eux: Merci. La livraison de votre colis est prévue demain.

Moi: Oui j’ai vu merci.

Eux: Suite à un dysfonctionnement opérationnel,

Moi: Ma question était: puisque je pars très tôt après-demain matin et qu’il s’agit de mon passeport, que se passe-t-il si je suis absente lorsque le livreur passe?

Eux: en cas d’absence le chauffeur vous laisse un avis de passage. Vous avez la possibilité de demander une livraison à l’adresse de votre choix ou un dépôt en point relais ici : https://delivery.blabla

Moi: A la place de la livraison chez moi ou plus tard? Je pars mercredi matin tôt!

Eux: lorsque vous reprogrammez une livraison via ce lien, il faut compter 24 heures supplémentaires.

Moi: Le numéro de bordereau d’expédition n’est pas accepté. Et mon problème est que je n’ai pas 24h supplémentaires, c’est pourquoi je vous contacte…

Eux: vous pouvez également nous contacter via chat

(à ce moment précis de la conversation je commence à trouver que cette sympathique Émilie ne m’écoute décidément pas tellement…)

Moi: Est ce que je peux avoir une idée plus précise de l’heure du passage du livreur?

Eux: Nous pourrons le faire ensemble. votre expéditeur a opté pour une formule de livraison en journée, je ne suis donc pas en mesure de vous garantir d’horaires. La livraison s’effectuera avant 18 heures.

Moi: Super, donc je dois restée enfermée chez moi entre 8h et 18h à guetter la sonnette pour pouvoir tenter de prendre mon vol? Quel est le dysfonctionnement opérationnel dont vous parliez?

Eux:  ce colis nous a été remis trop tard pour une livraison ce jour.

Moi: En quittant Paris vendredi?

Eux:  les délais sont données a titres indicatifs. Il n’y a pas de livraison le samedi et le dimanche.

Moi: Oui, et nous sommes lundi. C’est donc moins rapide qu’un recommandé.

Eux: Avez-vous d’autres demandes, Me XXX ?connaissent connaissent donc vous êtes qu’un corps recommandé de

(C’est à ce moment que j’ai commencé à me dire que soit Émilie a un taux sanguin de vodka digne d’une fin de soirée, soit elle souffre d’une grave allergie à la Poste, soit je suis en train de confier mes états d’âme à une machine)

Moi: Je serai donc devant ma porte demain jusqu’à l’arrivée « indicative » du livreur

Eux: je vous invite a patienter,

Avez-vous encore besoin de moi ? Sinon, la conversation va se terminer dans 35 secondes

Moi: A patienter devant ma porte? A partir de quelle heure la livraison est-elle possible?

Eux: entre 9h et 18h, en règle général.

(les robots font donc aussi des fautes de grammaire, tu es démasqué Nono)

Moi: Sauf exception donc. Très bien, je vous remercie, rien de personnel mais ce service est vraiment presque aussi cher que catastrophique.

Eux: Je vous remercie de votre confiance. Je vous rappelle que je m’appelle Émilie.

Moi: Oui c’est ça Émilie, confiance totale, bonne fin de journée.

(Pour ne pas faire durer ce suspense insoutenable: j’ai finalement reçu mon passeport juste  à temps pour faire à nouveau exploser mon empreinte carbone et me gaver de manioc et de  bananes plantain frites sur mon continent préféré)

Passeport DHL
L’objet du délire

 

 

L’échange

Lorsque que j’ai commencé à donner des cours de yoga, j’ai un jour prononcé un peu au hasard la phrase « ou alors on peut troquer si vous voulez ».

Depuis, j’ai reçu: des paniers de légume, des ateliers d’écriture, des bambous et des chèvrefeuilles, des séances d’ostéopathie, du bois de chauffage, des reconnaissances de plantes sauvages comestibles, des travaux de couture, des livres, de la verveine et de la citronnelle du jardin, et des immenses sourires.

Et bientôt: de la spiruline, des cours de guitare, des massages ayurvédiques, des pâtés végétaux, du vin bio…

(Mais qui a bien pu décréter un jour que l’argent était nécessaire à l’échange?)

Et surtout: des carottes amoureuses.

Carottes amoureuses

Les Saisons

Il y a quelques jours, j’ai ramassé ma première châtaigne.

Elle était si petite que je me suis dit qu’elle datait peut-être de l’année dernière, alors que les arbres regorgent de fruits énormes, et pour répondre au voisin de jardin avec qui on papotait aléas climatiques en constatant il y a quelques semaines que les tomates n’étaient toujours pas mûres et que ce n’était pas une année à tomates, il me disait d’un air renfrogné « c’est une année à rien », mais si, J, c’est une année à châtaignes, tu vas voir tu vas te régaler.

Évidemment la fin de l’été est un peu rude et on voudrait bien qu’il dure encore un peu. Mais la cambrousse c’est aussi les saisons marquées, qui ne se ressemblent pas. Sans nostalgie, je ramasse déjà les noix au bord de la rivière, en continuant à me lacérer les jambes pour attraper les dernières mûres, mais si il y en a encore de délicieuses entre celles brûlées par le soleil et celles restées rouges. Et les figues aussi, si accessibles là-haut au-dessus du pré des chevaux, va savoir pourquoi personne ne les ramasse, gorgées d’été, j’ai encore oublié la confiture sur le feu, tant pis je suis allée en ramasser d’autres et les ai toutes mangées dans la journée, c’était bien mieux qu’un repas.  Le raisin sur la treille et les amandes au bord du chemin, on était parties avec V avec un énorme sac et on en a ramassé quelques poignées chacune, vite dégustées à l’apéro, avec le goût de la brûlure du soleil sur les épaules et de la grimpette maladroite pour attraper les hautes branches.

Et puis viendront l’hiver, les styles vestimentaires improbables dans la maison impossible à chauffer correctement, l’excitation enfantine aux premières neiges là-haut, et peut-être si on a de la chance cette année encore dans le jardin, l’hibernation au coin du feu avec une piles de bons bouquins qu’on prendra enfin le temps de lire, se forcer à en sortir pour de longues ballades avec le Poilu qui donnent la sensation de revivre, les infusions brûlantes par litres et les chaussettes en laine, la beauté du ciel les jours de vrai froid et le temps qui ralentit.

La renaissance du printemps, officialisée par les premiers éternuements, et l’émerveillement à chaque fois renouvelé devant le bourgeonnement de la vie, s’étirer comme un ours qui sort de sa tanière en enlevant timidement un (des nombreux) pull(s) sans oser encore y croire vraiment, chercher chaque année un gâteau et un lac différents pour fêter l’anniversaire du Mâle, faire la sieste au soleil au milieu des crocus, être réveillée avant l’aurore par le retour des oiseaux, l’énorme vieux cerisier en fleurs dans le jardin, recevoir comme un cadeau les minutes de soleil supplémentaires chaque jour, se balader sur les plages désertes, et surtout fêter le premier jour où nos pieds devenus tout blancs retrouveront leurs sandales et la sensation de l’herbe entre les orteils.

Le retour à l’été, laisser les vacanciers, leurs cris et leur odeur de crème solaire à la plage et se réfugier dans la rivière toujours glaciale, la cascade qui masse les épaules et coupe le souffle, les apéros à rallonge dans le jardin se terminant à la lumière des guirlandes accrochées dans le cerisier, quand tout le monde se souhaite bonnes vacances même si on travaille encore, mais différemment, la lumière évidemment, fuir de temps en temps la chaleur en montagne et adorer y enfiler des manches longues le soir même s’il n’y en pas vraiment besoin, les dégradés de bronzage, la fragilité et la douceur de la peau des pêches et leur jus quand elles éclatent dans la bouche, les nouvelles expériences et rencontres facilitées par une espèce de légèreté qui n’appartient qu’à cette saison.

bouquet champignons
Bouquet d’automne

Partager ses phobies

Visiblement, Monique n’aime vraiment pas non plus être prise en photo – celle-ci a été prise une micro-seconde avant le coup de bec sur le téléphone du Mâle.

Poule Monique

(A l’arrière-plan, on aperçoit un bout de plume de l’arrière-train de Papaye, qui n’entre pas dans ce genre de considération et attaque un brin d’herbe d’un air dédaigneux).

Sinon, quand on n’essaye pas de la prendre en photo Monique est également pacifiste, fait plein de câlins, et, comme sa frangine, est une happy poulette rescapée d’une vie d’exploitation affreuse, qui a réchappé de justesse à l’abattoir grâce à une asso sympa et qui coule une retraite funky dans le jardin, en harmonie avec les fourmis et les limaces, ou presque.

Et si tu veux savoir pourquoi elle porte ce joli prénom, écoute ce podcast et intéresse-toi à la folle vie de l’autre Monique la poule (et au passage apprends comment faire du fromage sans assassiner de chevreau, sisi on peut.)