Le confinement choisi

Parce que le temps de l’instantanéité ne me convient plus, parce que les indignations sur écran me fatiguent, parce qu’il convient d’avoir un avis, de préférence véhément, sur tout, parce que je refuse de continuer à cultiver mon cynisme, parce que fleurissent les tutos pour « s’occuper » et qu’il faudrait planifier l’ « après » alors qu’aujourd’hui regarder tomber la pluie me satisfait pleinement, parce que les vies y sont trop souvent embellies et que je préfère la vraie version avec ses peurs, ses doutes et ses cernes, ciao Mark Z. et les réseaux, je me confine de vous.

Et surtout pour ça :

Déconfinement

Jouer à la poule et au mulot

Mulot

Il semblerait qu’une nouvelle famille pas du tout timide se soit installée derrière le poulailler et profite du bon grain bio…

C’est assez, dit le Rustique ;
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n’est pas que je me pique
De tous vos festins de roi ;

Mais rien ne vient m’interrompre ;
Je mange tout à loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre!

(Jean de la Fontaine, who else?)

Semer

En triant la boite à graines pour préparer les semis, je suis tombée sur les enveloppes soigneusement préparées par le Mâle après des trocs ou des récoltes de nos propres graines à l’époque où on louait un petit jardin. (Au passage, pour un petit tuto enveloppes à graines,  c’est ici ou .)

J’étais un peu émue de retrouver son écriture appliquée et sa poésie involontaire. Et si c’était vrai que le confinement chacun chez soi peut resserrer les liens…

Graines semis

 

Les mondes inconnus

C’était une journée où j’avais frôlé le burn-out confiné – depuis que je vis au jour le jour, je ne procrastine (presque) plus et m’attaque à tout ce que j’ai noté « à faire » sur le dos d’une enveloppe avec tranquillité et enthousiasme (oui, même grimper sur le toit en tremblotant sur la grande échelle pour aller gratter la mousse qui m’empêchait de bien voir le ciel à travers le velux – à situation exceptionnelle, missions exceptionnelles).

J’avais commencé à préparer un bout de jardin pour le futur potager (un jour il faudra parler de l’absolu plaisir de la grelinette) ; j’ai voulu y étaler le compost, qui était mûr à point – j’ai d’ailleurs observé à cette occasion que la non-décomposition des agrumes est une légende sans fondement.

A cet instant, j’ai cru entrer dans le monde obscur du fond des abysses (j’ai repensé à ce reportage sur le calamar géant et autres créatures fantastiques qui m’avait fascinée il y a quelques années) : au fond du compost grouillaient des vers blancs énormes, qui semblaient venir d’un autre monde. Malgré ma compassion pour les bestioles préhistoriques, les ailées se sont jetées sur cet apport en protéines non négligeable – il faut avouer que depuis qu’on a entendu à la radio que c’était la guerre, elles pondent à un rythme stakhanoviste.

Dire que ces pleutres avaient refusé de m’aider le jour où un frelon têtu avait décidé de faire sa sieste sous mon t-shirt.

Poules confinées

J’avais pourtant essayé de protéger le futur potager – un indice, la barrière anti-poules créée avec amour et ce qui trainait dans le casot n’était pas censée fonctionner dans ce sens-là.

Poule potager
Monique en triple lutz piqué sur ver géant

 

Conversations confinées

  • Je t’assure que si tu te mettais sur tes quatre pattes toi aussi, on pourrait aller beaucoup plus vite, tu ne veux vraiment pas essayer ?
  • Je sais que je t’avais promis de ne pas courir après les chats, mais celui-ci a détalé en me voyant, sûr qu’il avait quelque chose à se reprocher… Comment ça « espèce de CRS », c’est quoi ça ? Ça a l’air super, tu me diras si on en voit un, j’irai lui faire un câlin.
  • Tiens regarde, tes baskets sont là, on va se balader ? Rooh c’est lourdingue ton histoire d’attestation, dépêche !
  • Tiens regarde, le paquet de croquettes est ici, c’est l’heure non ? Mais si, j’ai bien regardé l’horloge comme tu m’as expliqué, c’est le soir. Ah bon il est 14h, tu en es bien sûre ?
  • Ça sonne, ça sonne, il y a un ami à la porte, oh joie ! (Note de l’auteur : le facteur, le plombier, les Témoins de Jéhovah et autres démarcheurs variés sont bien entendu des amis au même titre que les autres)
  • Laisse tomber ton nordi machin, la vie est ailleurs elle nous appelle !
  • J’adore quand tu déroules ton tapis pour te mettre dans plein de positions bizarres, ça me donne un super accès à ton nez pour les léchouilles.
  • Tu as de l’eau qui coule de tes yeux, ça fait mal ? Laisse-moi poser ma tête sur tes jambes et cache ton visage dans mon pelage, tu vois ça marche ça ne coule plus.
  • Je ne sais pas du tout pourquoi tu te demandes comment faire un kilomètre en une heure, mais hop je te montre : il faut sprinter comme un fou à fond la caisse des allers-retours de 5m, de préférence en aboyant sauvagement, essaye tu vas voir c’est rigolo !
  • Ouéééééé c’est le matin, géniaaaal, allez on sort, j’ai vu que tu faisais semblant de dormir, viiite!
  • Je n’ai pas tout compris à ce qui est en train de se passer mais j’adore quand on est tout le temps ensemble, j’aimerais bien que ça dure.

Chien confiné

L’intériorité

Alors bien sûr, il y a les angoisses, la peur du lendemain, ou d’aujourd’hui, celle des autres et celle pour les autres, de l’invisibilité du « mal », et de tout ce que cette drôle de situation peut faire remonter, de situations par forcément aussi bien digérées qu’on le pensait…

Pour moi, sans doute, celle de mon premier confinement, dans un autre pays, sur le continent de mon cœur. Un jour, la mer, sauter dans les rouleaux en riant et rentrer épuisés, brûlés de sel et de sable, et puis un autre, sans prévenir, sans avoir le temps de rien préparer, et littéralement d’une minute à l’autre, restez chez vous, alerte rouge, danger.  Idées de cachette ou d’escapade délirantes, et puis surtout celle, si dure à accepter, d’être une cible dans ce pays où on a passé des moments inoubliables et où on se sentait si bien. Quelques jours qui se sont pour moi bien terminés mais qui marquent, sûrement pour longtemps; il m’en reste un léger malaise dans les foules, et aussi un souvenir de l’intensité des relations humaines dans des moments exceptionnels.

Sur le même continent, la traversée de nuit à toute vitesse depuis l’aéroport comme dans une hallucination d’une capitale habituellement embouteillée, déserte, pendant un couvre-feu juste après un attentat, les regards graves et la bienveillance.

Et puis d’autres moments dont l’intensité reste gravée dans ma mémoire, un thermos de thé brûlant et des clémentines dans un sac en papier, que je pelais et lui passais pendant qu’il conduisait durant des heures interminables, en se disant qu’il faudrait toujours faire attention l’un à l’autre comme ça, évidemment ce n’est rien, mais c’est aussi peut-être quelque chose d’y penser quand tu essayes de préparer au vol quelques affaires alors que le ciel vient de te tomber sur la tête.

Et puis maintenant ce mal mystérieux et mondial, qui nous coince chacun chez nous avec nos suspicions, nos façons de regarder couler le temps et de nous organiser, les rires en coin échangés devant le rayon de PQ dévalisé (je rappelle à l’occasion et sur la base de mon rejet de tout ce qui est jetable que couper une vieille serviette en morceaux ça fonctionne très bien et c’est tellement plus agréable, lavage en machine à 40° et off we go), se dire qu’on s’habitue vite aux personnes qui poussent un énorme caddie équipés de masques de tout type (oui, je fuis toujours les supermarchés, et encore plus que d’habitude, mais je suis tombée en rade de croquettes juste au moment de l’annonce du confinement, bin bravo – rayon tout aussi dévalisé d’ailleurs, je vois que nous sommes plusieurs à avoir les mêmes priorités – ou peurs de manquer).

Pour moi ça ne change finalement pas tant de choses, je travaille toujours à la maison, mais moins, mon poilu me donne le droit de sortir autant que je le veux (je suis consciente de mes privilèges…), le Mâle est par les hasards de la fonction publique inclus dans les Sauveurs de la Nation et doit donc aller travailler, mais ne fait plus d’allers-retours jusqu’à la cambrousse puisque même si j’ai soigneusement calligraphié nos deux noms sur la veille boîte aux lettres de traviole, il n’habite officiellement pas ici.

Du temps d’introspection donc, de réflexion, hésiter à croire qu’un monde meilleur peut émerger du chaos, en tout cas une remise en question salutaire, chercher à mettre en place des toutes petites choses solidaires à l’échelle du village, et puis se libérer du sentiment diffus d’angoisse qui pointe parfois son nez à l’aide de quelques rites: essayer d’identifier les oiseaux indifférents à nos psychoses qui se déchainent avec l’arrivée du printemps, il y a parait-il trois types de mésanges perchées dans le vieux cerisier, et même l’humble merle vocalise joliment. Manger dans le jardin entouré de brouillard, sur une chaise mouillée, bien au chaud dans deux pulls en laine, et laisser les poules me picorer les jambes sans trop rouspéter. Y retourner la nuit pour voir les étoiles. Garder le fil de la pratique quotidienne, enfin retrouvé il y a peu, une bonne heure sur mon tapis, avec des intentions et parfois un peu de rage, mais toujours en ressortir nettoyée, le corps et le cœur allégés. Trouver des petites libertés et en rire, manger le dessert avant le repas puisque c’est la fin du monde, mettre un peu d’ordre dans le casot à bordel et puis en empiler encore plus, migrer pour la nuit sur le canapé pour s’endormir devant les flammes du poêle au son des ronflements du poilu, et être tirée du sommeil le matin par un rayon de soleil dans l’œil qui nous confirme que la terre tourne toujours dans le bon sens, commencer à enfin relire tous ces livres qui prennent la poussière dans la bibliothèque, surtout pas (en ce qui me concerne, c’est personnel) sur l’effondrement comme le conseillait ma libraire préférée (je garde sur ma liste des livres sur le sujet – et hop au passage une idée de lecture d’un blog que j’aime bien – mais pour plus tard), mais des romans, un peu absurdes, en ce moment un vieux John Irving dont je ne comprends pas très bien où il veut en venir mais ça tombe bien je rigole et je m’en fous, écouter des podcasts qui parlent de tout autre chose, comme celui-ci qui m’a passionnée, passer un long moment juchée sur une chaise pas très stable à essayer de prendre en photo des gouttes d’eau sur une corde à linge, recontacter les amis loin des yeux et près du cœur mais à qui on ne parle sans raison plus très régulièrement, échanger de longs mails avec des personnes chères à mon cœur, même celles qui habitent juste à côté, où on se dit enfin des choses, penser à une Fête de la Vie pour quand tout ceci sera terminé où on respirera goulument et joyeusement le même air sans s’en inquiéter.

Confinement J1
Confinement J1

Et aussi, sûrement, une opportunité pour réaliser, et revoir, ses jugements. On parlait avec mon amie E, sûrement la personne la plus « bio » que je connaisse, de ce délire collectif de stockage de papier toilette, je lui disais que ça me rappelait les batailles rangées pour du Nutella soldé qui avaient terminé de m’ôter toute foi en l’humanité, et elle m’a répondu avec toute sa simplicité: «Tu sais, il y a quelques années, je mangeais au Secours Populaire, j’allais chercher les colis toutes les semaines avec mon fils. J’aurais sûrement été capable de me battre pour un pot de Nutella pour le lui offrir». Je n’ai pu que ravaler en silence mes idées toutes faites, merci E, moi aussi je t’aime.

Et puis, si vous voulez quand même passer un peu de temps devant les écrans, pour plein de docus intéressants en ligne il y a ça, et puis surtout, surtout, une occasion de revoir le magnifique, participatif et foutraque (et prémonitoire ?) L’An 01 – On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ! Beau programme non ?

La coolitude

Il n’a peur de rien sauf de l’imprimante quand elle se met en marche sans prévenir, avec ses cliquetis de salle de torture médiévale. Il salue avec une indifférence polie les chevaux, les brebis, les lamas, les paons et les deux biquettes qui défrichent le bois derrière la maison, renifle avec passion le cul des poules qui lui mettent de temps en temps une rouste pour lui rappeler qui commande ici, et possède, uniquement envers les cochons et les humains, une fascination que je ne m’explique pas.

Il sait déployer des trésors de douceur pour séduire les bébés chats, avec un succès variable. Il est d’une sociabilité sans borne, ce qui fait parfois peur quelques secondes aux personnes qu’on croise quand il m’oublie complètement pour courir leur faire des câlins, juste avant que je sois rassurée par de grands éclats de rire et des « ooooh, ça c’est un bon chienchien ça » (un jour, je m’intéresserai au pourquoi du ton idiot quand on parle à un animal ou à un petit enfant – je m’inclus évidemment).

Il a une force de persuasion hors du commun (ah non non non on ne va pas aller se balader maintenant il pleut des cordes regarde, et puis j’ai plein de trucs à faire, aaah arrête de me lécher bon mets tes bottes on y va). La maison ressemble régulièrement à une scène de crime parce qu’il remue la queue tellement fort à la moindre occasion qu’il en a toujours le bout en sang, et j’ai beau déployer des trésors de créativité pour lui faire des pansements (y compris avec des petites licornes dessus, j’avais pourtant bon espoir), ils ne tiennent jamais plus d’un jour ou deux – le rapport douleur/enthousiasme semble pencher nettement d’un côté chez lui.

Il m’attend tous les matins en haut de l’escalier en dansant des claquettes (ou la samba, je ne suis pas complètement sûre), et si par hasard j’ai tenté une vague grasse matinée, en chantant. Quand il est malade en voiture je suis juste désolée pour lui et je nettoie sans moufter, je crois bien que c’est un signe d’Amour, le vrai. Le Mâle trouve que je gagate mais je ne vois pas du tout pourquoi, ses surnoms bizarres étant amplement mérités.

Depuis qu’on cohabite j’ai rencontré des dizaines de personnes et écouté des messages surréalistes sur mon répondeur après quelques jours sans réseau (« Bonjour, votre chien est chez moi, il est très gentil on lui a donné de la saucisse catalane, si vous voulez bien venir le chercher »), entendu « bonjour Shantiiiii » en chœur depuis l’intérieur du café en passant devant sans m’offenser de la priorité des politesses, vu des petites tornades traverser en courant la maison en s’arrêtant brièvement pour m’informer «on vient jouer avec Shanti» alors que j’essayais d’avoir une vraie conversation téléphonique sans brûler la tortilla. Pendant une réunion professionnelle un brin difficile en vidéo sur Skype, il détend joyeusement l’atmosphère en me sautant dessus pour me faire un câlin face caméra, et j’essaie souvent d’imaginer ses rêves en le regardant gigoter des pattes et des moustaches dans son sommeil si confiant.

Je sais bien depuis le temps que les Absents ne se remplacent pas, mais je crois maintenant qu’ils ne nous en veulent pas quand on se remet à rire.

Il y a quelque part, sûrement pas très loin d’ici, un salopard qui a abandonné ce petit concentré de joie, et dans le plus secret de mon cœur, il m’arrive de l’en remercier pour le tortueux chemin qui l’a mené jusqu’ici.

Yeux chien