La douceur de l’oubli

Une casserole sur le feu, de serrer le frein à main, des prénoms, de vieilles embrouilles, des rendez-vous, d’essayer de s’organiser, de fermer la porte, de noter des choses dans son agenda ou alors de le consulter, de sortir le linge de la machine et de le rentrer quand il gèle, des ingrédients dans les recettes, de prendre les granules homéopathiques à distance des repas, ses bonnes résolutions, les langues et certaines histoires des lieux où on a vécu, les anniversaires, le nom des plantes et des oiseaux, les chutes des blagues entendues, sur un banc quelque chose qu’on vient d’acheter, où on s’est déjà croisés, de rentrer le bois à temps pour qu’il sèche, d’éloigner son visage quand on ouvre une porte un peu vite, le bout de papier sur lesquels on avait noté les choses à faire, où on a encore laissé les clés, de se coucher tôt, les promesses et les trahisons, de mettre deux chaussettes identiques, ses peurs.

J’ai ce point commun avec Alphonse Allais: j’ai une mémoire admirable, j’oublie tout.

Dory oubli

Quelques mois à ses côtés

Elle a débarqué sans explication dans nos vies à deux heures du matin devant un bar, toute guillerette, avant de s’installer définitivement chez moi une semaine plus tard, le jour de mon déménagement à la cambrousse, le carrelage pas fini et des cartons partout mais elle elle s’en foutait, elle était déjà en train de joyeusement creuser des trous dans le jardin, dans lesquels j’allais régulièrement me tordre les chevilles en disant plein de gros mots.

Je garde d’elle pour longtemps sa conviction que tout inconnu est un ami qui s’ignore, alors autant lui sauter dessus pour lui lécher le nez, son enthousiasme infini renouvelé tous les matins et à chacune de nos retrouvailles, sa mauvaise foi le jour où on a retrouvé le lit plein de poils et de traces boueuses de petites pattes et que sa tête sur le côté et son regard me disaient que j’étais un peu gonflée de l’accuser, la vision de ses bonds de gazelle dans les prairies, les rivières et la neige, sa passion pour le poêle à bois, après tout la vue sur son dos et ses grandes oreilles était bien aussi jolie que celle des flammes, ses câlins parfois un peu brutaux, tous les rires qu’elle provoquait chez ceux qu’elle rencontrait et sa présence exigeante de tous les instants.

On a creusé à la pioche sous la neige, les doigts et le cœur glacés, un trou tout au fond du grand jardin là-haut dans la montagne, pas loin des pommiers dont elle raffolait, elle avait l’air si paisible, et puis les flocons ont recouvert les traces de ses jeux dans la neige.

La vie cambroussarde

Se demander avec la poilue si aujourd’hui on va aller dire bonjour aux brebis, puisqu’on a copiné avec les bergers, aux chevaux, aux ânes ou aux cochons. Croiser le chemin d’une genette en se baladant (évidemment c’est V qui m’a trouvé son nom, je lui avais raconté toute excitée avoir rencontré une loutre – guépard –  chat à queue d’écureuil juste à côté de la maison). Se blottir contre le poêle dès la tombée du jour en bénissant pour une fois la nuit qui arrive si vite. Devenir d’ailleurs complètement obsédée par le stockage de bois («Ah tu en as marre de cette magnifique sculpture en bois flotté? Ah tu ne fais rien de cet arbre/cette branche mort(e)? Ça t’embête si je l’emmène?» « Une balade romantique dans la forêt, mais oui bonne idée, attends je mets en charge la batterie de la tronçonneuse»), peut-être après avoir observé la buée sortir de sa bouche à l’intérieur de la maison alors qu’on n’était même pas encore en hiver. Se sentir invincible la première fois qu’on fend des bûches à la hache, et se faire les biscottos sur la scie, en ramassant la sciure pour les toilettes sèches des copines. Sortir des araignées maousses de la chambre, emprisonnées dans un bocal, en faisant semblant de ne pas du tout être impressionnée. Saluer le renard les soirs où la nuit nous surprend sur la route du retour. Revenir de balade avec des châtaignes, des noix ou des arbouses plein les poches. Avoir constamment de la boue plein les chaussures et les ongles noirs de cendres, et se surprendre toute guillerette de mettre une jupe pour aller en ville. Se constituer une garde-robe pleine de chaussettes en laine et de gilets chauds, et empiler les bocaux de riz et de fruits secs dans l’ancienne grande cheminée qui prend la moitié de la cuisine.

Petit bois chaussures rando

Le son chevrotant

… Des vieilles cassettes (ou K7 comme on disait quand on était jeunes et cool), qu’on retrouve quand cette fois on est vraiment obligé de faire du tri, et qu’on en garde quelques-unes, à écouter sur le vieux poste d’avant l’époque de l’autoreverse (pas vintage non, juste vieux) qu’on se trimballe depuis sa chambre de préado, où il trônait fièrement sur l’étagère qu’on vient à l’instant de démonter pour l’emmener vers sa nouvelle vie loin de nous.

Il y en avait une, de cassette, enregistrée pour moi par ma grande amie Claudine qui s’habillait en noir et que j’admirais tellement, qui m’a initiée à la photo, aux Têtes Raides (dont je viens d’ailleurs de voir sur scène le chanteur, super moment et pas uniquement à cause du ravissement secret qui me saisit quand je rencontre quelqu’un qui a plus de cernes que moi…) et à tant d’autres choses, Clau que j’aimerais tellement retrouver, avec en même temps une petite part d’appréhension: qui assume complètement le semblant d’adulte qu’on est devenus, la totalité de nos choix et nos concessions? (Pas moi).

Il y avait sur cette cassette des chanteurs Français qu’elle voulait me faire découvrir, et puis un album de Ben Harper (dont elle précisait qu’il avait vu Bob Marley en concert à l’âge de 6 ans et donc que ce n’était pas n’importe qui, en référence sûrement à ma dévotion peu originale de l’époque pour le dreadeux en chef), depuis j’ai vu Ben en concert aussi, c’était magnifique, et l’écouter même avec un vieux son pourri me plonge toujours dans une mélancolie profonde, un peu dangereux pendant les dimanches froids et pluvieux peut-être. Des chanteurs Français aussi, parce que je partais pour un an d’études au Canada et elle à Berlin, on s’était écrit de longues lettres où on se racontait nos découvertes, le patin sur les lacs gelés et pas tellement les cours, et puis c’était une première vraie expérience d’Ailleurs dont j’ai mis une quinzaine d’années à réellement revenir, et au fond est-ce qu’on revient un jour complètement, avec ses deux pieds et sa tête entière, après toute une vie d’étrangère, mais c’est une autre question dont il n’est sans doute pas sain de débattre un dimanche pluvieux.

Bref, vider un tiroir et tomber dans la cascade des souvenirs plus ou moins racontables: comme disait l’autre, on n’est pas follement sérieux quand on a dix-sept printemps. Je pense que les gens qui choisissent de se reproduire doivent souffrir d’une sorte d’amnésie concernant leur propre adolescence, sinon vraiment je ne vois pas.

K7

Agrandir la tribu

Certains indices laisseraient à penser qu’une nouvelle copine poilue se soit greffée au déménagement… Depuis, je n’ai pas trop le temps de défaire des cartons, trop occupée à l’observer faire de nouvelles expériences de guedin chaque jour. Au programme d’hier: combat en duel contre l’aspirateur (je crois que chacun des adversaires estime secrètement avoir gagné), dégustation de gravier, de fil électrique et d’espadrille, et puis l’un des grands plaisirs de la vie: sieste dans le hamac la tête sur le ventre de l’être aimé.

Empreintes chien

Prometteur.

Ballon crevé

Te quitter

Pour ce grand firmament patiemment dessiné

Et pour ce ciel vivant où nous nous sommes planqués

Pour les nombreux tourments si souvent contournés

Et pour tous les suivants où tu vas me manquer

Je te quitte

Ciao la ville, les fadas plein les rues, le bruit des camions poubelles à l’aurore, le béton qui étouffe les plus petits brins d’herbe, et puis le ciné d’art et essai au coin de la rue, les terrasses accueillantes qui m’auront tant fait procrastiner, les sorties improvisées au dernier moment, le vélo en contresens, les chouettes petits commerces à portée de pieds, et mon premier vrai chez moi.

Bonjour la cambrousse, les ragots plein les ruelles, la connexion hasardeuse, bonjour aussi les hirondelles qui remplacent les pigeons obèses unijambistes, la rivière toujours fraîche avec les libellules qui volent au-dessus, l’ombre du grand cerisier dans le jardin, la solidarité des voisins, le temps qui s’étire au clocher de l’église, la révolution autour d’un verre les jours d’ouverture de l’unique café du village, les montagnes à portée d’œil et le café les doigts de pieds dans l’herbe déjà un peu fraîche au petit matin avec dans le nez l’odeur de la cuisson du pain du voisin.

Bye bye la ville où j’ai vécu tant de choses, je te quitte.